La légende de Suu’chadak

Dans les profondeurs d’une des planètes du système de Skiutera, un être aquatique vivait en autarcie. Son existence était inconnue pour la plupart, mais une légende en faisait mention.
Un matin, un pêcheur avait vu un être ressemblant à un animal marin déposer un homme inconscient sur le rivage de la plage de Mandocorel avant de disparaître dans les flots. Le pêcheur s’était approché de l’homme, lequel avait dit avoir souhaité mourir sur la plage la veille car il était gravement malade. Il s’était réveillé le lendemain matin, guéri mais sans souvenir de ce qui s’était passé.

Au fil des jours, quelques blessés et malades furent alors déposés sur la plage, toujours au coucher du soleil. Tous furent soignés ou guéris, sans exception, mais aucun d’entre eux ne put savoir ce qu’il s’était passé.
La légende était née.

Vêtu d’une simple tenue élaborée à partir de coquillages, d’algues et de bouts d’épaves,
Suu’chadak cherchait de ses deux immenses yeux ronds ceux qui pouvaient avoir besoin de son aide. Aussi rond que jovial, il s’adressait à toutes les créatures aquatiques qu’il rencontrait.
Il possédait d’extraordinaires pouvoirs de guérison et de protection, qu’il mettait au service de la vie.

Ainsi était sa philosophie : tout être vivant valait la peine d’être sauvé, peut importe sa nature, son comportement et ses agissements, car le seul fait d’être un réceptacle de vie possédait pour lui un caractère sacré.
Suu’chadak n’avait quasiment jamais foulé la terre ferme ou rencontré d’autres habitants de ce monde peuplé de races si différentes. Cependant, il lui arrivait parfois de secourir d’étranges inconnus au bord de la plage de Mandocorel.

Les années s’écoulaient calmement au rythme des marées tandis que Suu’chadak développait des pouvoirs encore plus impressionnants, contribuant davantage à la quiétude des fonds marins.

Un jour, alors que Suu’chadak était en train de s’occuper des perles de culture nécessaires à la fabrication de ses remèdes, il ressentit de forts tremblements. S’ensuivit alors de nombreux cris dont la puissance traversa les flots et parvint jusqu’à ses orifices auditifs.
Accablé par ces cris, il nagea aussi vite qu’il le put dans leur direction.
Tandis qu’il se rapprochait de la côte, des objets pénétraient la mer en émettant de lourdes explosions autour de lui. Les cris de détresse et de douleur s’amplifiant, la détermination de Suu’chadak ne fit que s’accroître malgré le danger. Des vies étaient en jeux.

En arrivant sur la plage, Suu’chadak se retrouva au coeur d’un champ de bataille. Il n’en avait jamais vu et n’avait jamais entendu parler de la guerre et de la terreur qu’elle engendrait.
Il n’avait jamais vu non plus autant de personnes rassemblées en un même lieu ni le ciel encombré d’innombrables vaisseaux.
En découvrant le monde sur lequel il habitait, Suu’chadak découvrit également la guerre.

Des milliers de soldats vêtus de tuniques rouges brodées or formaient un front impressionnant. A travers le bruit du champ de bataille, il put les entendre rugir “Pour le Synarque !” tandis que les soldats qui leur faisaient face, moins nombreux et désordonnés scandaient “Pour Skiutera !”.
Les soldats, de races différentes, se tiraient dessus avec des armes toutes plus destructrices les unes que les autres. Des fusils laser transformaient des corps plein de vie en corps inertes, d’énormes lance-flammes incinéraient des escadrons entiers.

Suu’chadak, abasourdi par tant de violence, reprit ses esprits lorsqu’un vaisseau s’écrasa à quelques mètres de lui. Il courut alors vers les premiers blessés qu’il aperçut. Presque tous étaient des Skiuteriens. Ils avaient subi de nombreuses pertes, en raison de leur faible nombre. Leur arsenal était également ridicule comparé à la puissance de l’armée Synarchique.

Suu’chadak se mit à genoux à côté d’un homme blessé dont la poitrine avait été perforée. Il concentra ses pouvoirs pour soigner la blessure de l’homme, laquelle se referma à une vitesse prodigieuse. L’homme fut rétabli en quelques secondes. Celui-ci se releva et voulut repartir au combat mais fut stoppé dans son mouvement. Suu’chadak le retint d’un bras puissant, désigna du visage les deux armées qui s’affrontaient puis dévisagea le regard d’un regard implorant. Le soldat comprit, par ce simple mais puissant regard, ce que Suu’chadak voulait lui dire : “Ne retourne pas te battre.”

L’homme se débattit quelque peu sans parvenir à se dégager de l’étreinte de cet étrange individu qui venait de le sauver. Le regard déterminé de Suu’chadak acheva la volonté du soldat Skiuterien, lequel battit en retraite.

Suu’chadak sauva ainsi de la mort plusieurs dizaines de soldats Skiuteriens. Grâce à ses pouvoirs, il érigeait autour de lui et des blessés des boucliers afin de se protéger des tirs et des explosions.
Sur le champ de bataille, un des soldats Skiuteriens reconnut à travers les miracles de Suu’chadak la légende de la créature de la plage de Mandocorel, sur laquelle se tenait la bataille.

Tous le regardèrent voler au secours des innombrables blessés tandis que la plage, qui fut si blanche, devenait écarlate. Cette apparition qui semblait légendaire aux yeux des soldats Skiuteriens leur redonna du courage. Ils chargèrent avec une vigueur nouvelle les soldats de la Synarchie et parvinrent à réaliser une contre-attaque meurtrière.

Suu’chadak ne se rendit pas compte de cet élan de courage dont il était la source, car il venait d’approcher un soldat Synarchique grièvement brûlé. Celui-ci le prit pour un ennemi et commença à hurler de terreur. Suu’chadak utilisa ses pouvoirs pour reconstruire sa peau et apaiser ses douleurs. Le soldat le regardait, à la fois terrorisé, surpris et soulagé.
Suu’chadak fut une nouvelle fois le centre d’attention de la bataille, car les Skiuteriens ne comprirent pas la raison de son geste envers l’ennemi. Le courage les abandonna aussi rapidement qu’il était venu, et les forces Synarchiques reprirent le contrôle du champ de bataille.

Tandis qu’il soignait tous ceux qu’il pouvait, Suu’chadak se rendit compte que nombre de vies avaient été détruites aujourd’hui et qu’il ne pouvait rien faire pour stopper la bataille. Durant ces quelques secondes d’inattention, le bouclier protecteur que Suu’chadak avait érigé disparu tandis qu’ne frappe orbitale impacta la plage de plein fouet. Suu’chadak fut projeté dans les airs et retomba au bord des flots, inconscient.
La victoire appartenait aux forces Synarchiques, ce dernier coup ayant décimé ce qu’il restait des troupes Skiuteriennes.

Alors qu’il gisait au bord des flots, le corps à moitié immergé, plusieurs hommes s’approchèrent de lui.
L’un d’eux, plus corpulent que les autres et accoutré d’une tenue excentrique, prit la parole :


“Est-ce donc celui dont vous me parliez ?
– Oui Monsieur L’Intendant. Il a guéri de nombreux soldats, aussi bien des Skiuteriens que des sujets de la Synarchie.
– Je ne l’avais pas imaginé ainsi. Comme quoi, on peut être une légende vivante et ne ressembler qu’à un gros amphibien pataud et rapiécé au regard niais. Enfin bref, prélevez quelques échantillons de son sang. Je les offrirais au Synarque. Aussi, faites en sorte que son geste envers les troupes Synarchiques ne soit pas relaté dans la description de la bataille, il ne faudrait pas que le peuple Skiuterien se mette à le détester..  ”


Un large sourire naquit sur l’énorme visage de l’Intendant. Cette invasion était l’opportunité parfaite. Intendant, il allait sûrement devenir gouverneur de Skiutera en se montrant si dévoué au Synarque. Il se félicita d’être un si fin diplomate.

Suu’chadak se réveilla une demi-journée après la fin des hostilités. La plage était enfumée, quelques débris brûlaient encore. Le calme était saisissant. Lorsqu’il releva la tête, il se rendit compte du désastre. Tant de vies avaient été perdues malgré les soins qu’il avait pu prodigués. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il décida de les noyer dans la mer, afin de quitter cette partie du monde où la vie détruisait la vie.

Suu’chadak vécut à nouveau reclu pendant de nombreuses années, en continuant ce qu’il avait toujours entrepris : soigner les êtres vivants qu’il rencontrait et qui avaient besoin de son aide.
Cependant, malgré son dégoût pour les événements qui avaient eu lieu sur les plages de Mandocorel, sa curiosité le poussait à aller observer les peuples vivant sur les terres émergées.


Il décida alors de nager jusqu’à la côte, revêtu d’une large cape rapiécée pour dissimuler son étrange corps. Il marcha à travers la végétation puis découvrit un village dont toutes les constructions étaient bâties en bois de bambous violets. Tandis qu’il parcourait rapidement les ruelles afin de ne pas attirer l’attention, il se rendit compte que le village était désert.

Une clameur lointaine attira son attention. Il décida de se diriger vers celle-ci, supposant qu’il trouverait sûrement des villageois.
Il arriva devant une gigantesque construction circulaire à ciel ouvert, faites de bambous également. Tous les villageois étaient présents, assis sur des gradins. De nombreuses races étaient présentes, mais toutes semblaient unies et captivées par le gigantesque holo-écran qui occupait le lieu.
Un présentateur commentait ce qui se passait à l’écran et excitait la foule :


“Mesdames et Messieurs, voici le Clone du plus puissant des guérisseurs de Skiutera, voir même des Games of Glory, Suu’chadak !
– Suu’chadak ! Suu’chadak ! Suu’chadak !” scandèrent les Skiuteriens.
Il ne comprenait pas pourquoi les villageois hurlaient son nom, et surtout, ne comprenait pas comment il pouvait se trouver à deux endroits simultanément puisqu’il se vit entrer dans une arène.

Cette autre version de lui-même prodiguait des soins à des guerriers, lesquels n’arrêtaient à aucun moment de se battre malgré la mort de leur co-équipiers. Au bout de quelques minutes, son double fut à son tour grièvement blessé, puis achevé par une sorte d’insecte géant.


Non… Grendel a eu raison de notre champion…  la voix du présentateur était empreinte d’un excès de tristesse.
– Ooohhhh…”


La foule semblait terriblement attristée, les spectateurs les plus fervents éclataient en sanglots.
C’est alors qu’un autre double de lui-même apparut dans l’arène. La foule fut prit d’une nouvelle vague de frénésie.
Suu’chadak frissonna de dégoût devant tant de violence, mais surtout car il y participait, contre sa volonté.
Il prit la fuite, en courant le plus rapidement qu’il pouvait en essayant d’oublier ce qu’il avait vu. Il ne fut soulagé que lorsqu’il retrouva sa demeure sous-marine et les animaux dont il avait toujours pris soin. Eux ne cherchaient pas à tuer pour s’amuser.

Si les Clones de Suu’chadak sont aujourd’hui célèbres pour leur puissantes capacités protectrices et régénératrices, la légende des plages de Mandocorel a disparu depuis bien longtemps.

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